lundi, novembre 28

Doreen Bogdan-Martin, la femme qui va façonner le futur de la toile

Agence de l’ONU spécialisée dans l’établissement des standards technologiques pour la téléphonie, l’internet et le streaming vidéo, mais aussi l’allocation des fréquences radio ou encore l’attribution de leur orbite aux satellites, l’Union Internationale des Télécommunications (UIT) est un organisme aussi technique que discret, et l’élection de son secrétaire général par les représentants des 193 États membres de l’ONU, qui a lieu tous les quatre ans, soulève rarement les passions.

Mais cette campagne, opposant une candidate américaine à un candidat russe, le tout dans le contexte survolté de la guerre en Ukraine, a fait exception à la règle. Tom Wheeler, ancien dirigeant de la Federal Communications Commission (FCC), le gendarme des télécoms américains, a décrit cette élection comme une « primaire » qui déterminerait dans quelle direction les États membres de l’ONU souhaitaient voir l’internet évoluer. Lors d’une déclaration officielle, Joe Biden a quant à lui publiquement apporté son soutien à Doreen Bogdan-Martin, la candidate américaine.

Une technocrate qui a fait carrière à l’UIT

Jeudi, celle-ci l’a confortablement emporté contre son rival russe, Rashid Ismailov, qui, après un passage chez Huawei et le Ministère des Communications de son pays, dirige désormais l’entreprise russe des télécoms VimpelCom. Doreen Bogdan-Martin devient ainsi la première femme à diriger cette agence. Une victoire dont s’est félicité le secrétaire d’État des États-Unis Antony Blinken, y voyant le triomphe d’une vision « universelle » et « inclusive » des télécommunications.

Technocrate compétente qui a passé la majorité de sa carrière à l’UIT, Doreen Bogdan-Martin a notamment œuvré pour améliorer les infrastructures de télécommunications dans les pays en développement et démocratiser l’accès à l’internet (dont sont encore privés 2,7 milliards d’êtres humains). Elle a par exemple lancé l’initiative Partner2Connect, qui a pour l’heure collecté 26 milliards de dollars auprès de divers gouvernements, entreprises et organisations pour réduire la fracture numérique.

Elle a fait campagne en affirmant vouloir poursuivre ces objectifs à la tête de l’UIT, ainsi qu’en promettant de rendre l’agence plus efficace et plus agile. « Doreen Bogdan-Martin fait du développement économique l’une de ses priorités et a bien saisi le rôle central que joue l’internet à cet égard », résume Konstantinos Komaitis, expert de la régulation du net.

Deux visions pour l’avenir de la toile

Si l’élection a été largement suivie dans le monde entier, au point de conduire Washington à prendre directement position, ce n’est pas seulement parce qu’elle constituait un match non-violent entre les États-Unis et la Russie au moment où les deux puissances s’affrontent indirectement sur le terrain en Ukraine.

Ce sont aussi deux visions bien distinctes pour l’avenir de la toile qui se sont opposées. En affirmant se concentrer sur le développement économique et l’excellence opérationnelle de l’agence, Doreen Bogdan-Martin implique en effet qu’elle ne compte pas toucher à la gouvernance de la toile, afin que l’internet demeure un réseau largement libre et décentralisé, comme il l’est depuis ses débuts.

Son rival avait pour sa part d’autres projets en tête. Lors de la campagne, il a ainsi affirmé que l’UIT était le seul forum où les pays de l’ONU pouvaient « faire entendre leur voix » et « défendre leur souveraineté », face à un internet selon lui conçu par et pour les États-Unis. Il a également affirmé qu’en tant que secrétaire général, il renforcerait cet aspect politique et ferait de l’UIT un lieu où discuter des questions cruciales qui concernent le rôle des télécoms.

La vision sino-russe d’un Internet plus étroitement contrôlé

Depuis plusieurs années, le gouvernement russe s’efforce d’encadrer plus étroitement la toile, à travers des lois bloquant l’accès à certains contenus et sites internet, facilitant la collecte des données personnelles et contrôlant leurs flux au-delà des frontières russes. Une stratégie également promue de longue date par une autre grande puissance, la Chine, dont le gouvernement exerce également un étroit contrôle sur la toile chinoise, notamment à travers son Grand Firewall.

Si ces deux puissances imitées par un nombre croissant de pays, y compris occidentaux, se sont d’abord focalisées sur l’encadrement de leur propre internet, elles tentent désormais également de modifier les règles et standards gouvernant l’internet mondial. La Chine s’efforce ainsi de promouvoir le concept de « New IP » (pour Internet Protocol), qui vise à convertir les standards utilisés par la Chine sur son internet domestique en un ensemble de règles internationales, qui rendraient le réseau internet plus centralisé et facile à contrôler.

L’actuel secrétaire-général de l’UIT, Houlin Zhao, en poste depuis 2014, a obtenu de l’agence qu’elle soutienne le projet de Nouvelles Routes de la Soie de son pays, et élargi les compétences de l’agence à la cybersécurité et à la lutte contre la cybercriminalité. La double casquette du candidat russe, en tant que vétéran de Huawei, l’aurait rendu idéal pour porter la vision promue par les deux puissances.Certes, une victoire de Rashid Ismailov n’aurait pas transformé du jour en lendemain l’internet mondial en un outil de surveillance généralisé. Cependant, explique Konstantinos Komaitis, « une fois à la tête de l’organisation, il aurait pu créer les conditions nécessaires pour que davantage de décisions concernant l’internet soient prises à l’UIT, en dictant plus de standards permettant aux gouvernements de mieux contrôler la toile, en limitant l’interopérabilité et la diffusion mondiale de l’internet… »

Naturellement, l’élection de Doreen Bogdan-Martin ne met nullement un terme à ces ambitions, même si elle constitue un camouflet temporaire pour la vision sino-russe du futur de l’Internet. Cette élection sous tension prouve cependant que dans le cadre du refroidissement des relations entre l’Occident, la Russie et la Chine, même les agences traditionnellement neutres sont désormais soumises à des jeux de pouvoir. Si la toile demeure largement ouverte et décentralisée, le rêve d’un internet fédérateur et pacificateur semble désormais bien lointain.

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