vendredi, juillet 19

Les salariés en Occitanie sont-ils engagés, sceptiques ou démobilisés ?

De l’engagement des salariés dans leur travail et vis-à-vis de leur entreprise dépendent la satisfaction des clients, la fidélisation des talents, le turn-over, le taux d’absentéisme et, globalement, la performance de l’entreprise. D’autant que le rapport des jeunes générations au travail a changé, que la quête de sens est grandissante et que la crainte de « la grande démission » a fait son apparition en France après la crise sanitaire (avec plus ou moins de réalité)… Un sujet dont s’est emparé Harmonie Mutuelle récemment pour sonder la mobilisation, la motivation des salariés en Occitanie, via une étude commanditée au cabinet People Vox.

« À l’heure où personne ne peut plus ignorer que les évolutions de la société ont un impact direct ou indirect sur la santé, l’entreprise est plus que jamais un territoire de santé, et si tout dirigeant a globalement conscience de ces transformations sociétales, nous avons voulu objectiver tout ça car c’est le premier pas pour agir », répond Frédéric Malfilatre, directeur régional Harmonie Mutuelle Occitanie, interrogé par La Tribune alors qu’il vient présenter, fin juin, les résultats de ce baromètre au Medef Hérault Montpellier.

L’entreprise mutualiste réalise l’étude tous les deux ans « afin de mesurer les grandes transformations du monde du travail, les phénomènes positifs et négatifs », ajoute le dirigeant. Cette étude remonte à juin 2023 et a été réalisée auprès de 711 salariés d’entreprises occitanes de tous secteurs d’activité : « Ce baromètre existait au niveau national mais pas encore en Occitanie, qui est la première région à l’avoir lancé. Les régions Nouvelle-Aquitaine, Auvergne-Rhône-Alpes et PACA le lancent cette année. Nous l’avons fait pour nos clients confrontés à des difficultés de recrutement, de fidélisation des talents, etc. ».

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L’importance du management de proximité

Selon le baromètre d’Harmonie Mutuelle, 75% des salariés d’Occitanie se sentent épanouis dans leur travail. Toutefois, 85% considèrent que le contexte socio-économique (en juin 2023, au moment de l’enquête) est source d’inquiétude, et ils sont même 43% à s’être sentis au bord de la rupture au cours des douze derniers mois. Par ailleurs, 25% des salariés d’Occitanie se sentent concernés par la « grande démission » ou « démission silencieuse ». Dans 60% des cas, le manager en est le premier motif. Et 20% des salariés en Occitanie se sentent « épuisés ».

« Le chiffre national de l’épanouissement est plutôt de 71%, ce qui signifie une perception plus positive en Occitanie, commente Frédéric Malfilatre. Globalement, ces chiffres démontrent que la “grande démission” est un mythe… On voit aussi que pour 70% des salariés, le premier motif de satisfaction, c’est le management de proximité, surtout chez les jeunes de moins de 30 ans… 50% des salariés considèrent que leur entreprise est en grande transformation, et si le manager est suffisamment pédagogue et compétent pour embarquer ses équipes, les salariés sont motivés. »

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Quête de sens

L’étude « La France vit-elle une grande démission ? » publiée par la Dares (Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques, ministère du Travail) en octobre 2022, indiquait que le taux de démission avait certes atteint son niveau le plus élevé depuis la période 2008-2009, mais celui-ci ne concernait qu’une proportion résiduelle de salariés (2,7%), loin du phénomène de « grande démission »… Même si l’envie de démissionner a progressé, les salariés français demeurent massivement attachés au salariat, selon l’étude sur les nouveaux rapports au travail de la Fondation Jean Jaurès (« Je t’aime, moi non plus : les ambivalences du nouveau rapport au travail », janvier 2023). Mais les nouvelles aspirations professionnelles des actifs sont bien réelles, et les entreprises doivent les considérer pour attirer et fidéliser leurs collaborateurs.

« La “démission silencieuse” est difficile à quantifier mais ces éléments nous donnent un indicateur, souligne Audrey Mula, directrice du groupe Evidence (cabinet immobilier Keller williams Guylène Bergé, cabinet de conseil Skills by Evidence, et MBW Agency, société de marketing d’influence), également présidente du Comex 40  au Medef Hérault Montpellier. Ça m’alerte. Je ne suis pas étonnée du lien important avec le manager qui a un rôle-clé dans l’engagement du salarié. C’est un vrai enjeu et il doit y avoir une prise de conscience des chefs d’entreprise sur ce point. »

D’autant que selon le baromètre d’Harmonie Mutuelle, 46% des salariés de l’Occitanie estiment que leur travail a de moins en moins de sens, et ce chiffre grimpe même jusqu’à 72% auprès des jeunes de moins de 25 ans.

« Selon moi, c’est le paradoxe de l’enquête si on met ce chiffre en face des 75% qui se sentent épanouis, interroge Audrey Mula. La perte de sens au travail est une notion dont on entend beaucoup parler, oubliant parfois la valeur travail… »

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Gagner moins pour vivre mieux

Si les Français restent attachés à la valeur travail, il y a en effet un changement notable dans la manière d’envisager leur activité professionnelle. Ainsi, 61% des salariés français préfèrent désormais gagner moins d’argent, mais avoir plus de temps libre (enquête IFOP pour Solutions solidaires, réalisée en septembre 2022). En Occitanie, l’enquête d’Harmonie Mutuelle révèle que « 65% des salariés sont prêts à mettre le travail en second plan pour privilégier leur vie personnelle », et « 47% seraient prêts à travailler et gagner moins pour vivre mieux ». Ils sont même 59% parmi les jeunes de moins de 35 ans à le penser.

« Avant la crise sanitaire, cette tendance n’était pas aussi forte, note Frédéric Malfilatre. Ça peut interroger les DRH. De nouveaux codes se sont instaurés dans l’entreprise, charge aux managers de les comprendre. »

Les dirigeants d’entreprise, eux, semblent avoir bien intégré cette tendance qui inverse le rapport de force. Audrey Mula se fait leur porte-parole : « On se rend clairement compte qu’aujourd’hui, le travail n’est pas la priorité, que le bien-être passe en premier. Dès l’entretien de recrutement, on voit arriver les questions sur la possibilité d’aller chercher ses enfants à l’école ou sur les tickets-restaurant. On doit trouver des leviers pour emboîter les vies personnelle et professionnelle ».

Un rapport de force qui se mesure aussi à une autre donnée de l’enquête d’Harmonie Mutuelle et qui met les chefs d’entreprises sous tension : 55% des salariés en Occitanie ont un projet de mobilité externe à deux ans, et même 87% des moins de 25 ans.

« C’est beaucoup, surtout quand on voit comme il est difficile de recruter, et qu’il faut former des collaborateurs qui seront peut-être partis dans deux ans, commente Frédéric Malfilatre. L’entreprise doit donc se mobiliser pour garder ses collaborateurs. D’où la nécessité de former les managers et d’engager des démarches de qualité de vie au travail (QTV, ndlr). »

« Le QVT-washing, ça existe ! »

Comme en tout, la perception dépend du choix de voir le verre à moitié vide ou à moitié plein… A l’ARACT (agence régionale pour l’amélioration des conditions de travail) Occitanie, Philippe Contassot, chargé de mission, voit plutôt le chemin qui reste à parcourir : « Ce chiffre de 75% de salariés qui se sentent épanouis correspond à d’autres enquêtes mais ça fait quand même un salarié sur quatre qui n’est pas satisfait… Et en effet, le manager de proximité est majeur : dans l’épanouissement au travail, la qualité du collectif et des relations est primordiale ». Et de rappeler que le « management à la française » est plutôt encore qualifié d’autoritaire, vertical et technocratique. Ainsi, selon une enquête de la Dares en 2017, seuls 51% des salariés ont le sentiment de pouvoir influer sur les décisions importantes de l’entreprise, contre 60% en moyenne dans l’Union européenne et 85% dans les pays scandinaves…

« L’entreprise peut être un formidable lieu pour se développer ou un espace d’altération de la santé, ajoute Philippe Contassot. Depuis une dizaine d’années, les syndicats de salariés et patronaux se sont saisis des sujets de QTV, ça s’est installé dans le dialogue social, même si ce n’est pas partout avec la même intensité. Mais le QVT-washing, ça existe ! Certaines entreprises ont pensé qu’un baby-foot dans une salle de pause suffirait mais les salariés ne vont jamais y jouer ! Dans la qualité de vie au travail, le collectif et les méthodes managériales occupent une place prépondérante. »

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« L’entreprise pas attentive à leur santé »

Selon Harmonie Mutuelle, 54% des sondés considèrent que leur entreprise n’est pas attentive à leur santé. Frédéric Malfilatre précise que « 13% des salariés en Occitanie sont des aidants, 9% se disent atteints de maladies chroniques pouvant affecter leur vie au travail, et 7% se disent en situation de handicap, et dans ces trois situations, 68% considèrent que l’entreprise ne les aide pas à faire face… ».

« Je pense que c’est surtout parce que l’entreprise ne se pose pas la question de la santé de ses collaborateurs, analyse Audrey Mula. En France, on traite souvent cette question par le curatif alors que ça devrait l’être en préventif. C’est un enjeu où l’entreprise peut avoir un rôle majeur et on n’est pas formé à le faire. On nous l’a plus imposé que fait accepter. »

A l’ARACT, Philippe Contassot fait observer que « si toutes les entreprises ont des obligations en la matière, toutes n’ont pas les moyens d’avoir une politique articulée sur le sujet, notamment les TPE et PME ».

Audrey Mula projette de « faire redescendre cette étude et faire remonter du terrain comment les dirigeants traitent ces sujets pour partager les bonnes pratiques ».

Les principaux critères des postulants en Occitanie

Selon l’institut Montaigne (« Les Français au travail, dépasser les idées reçues », février 2023), avoir des perspectives de carrière, être reconnu dans son travail, avoir de bonnes relations avec le manager et avoir la possibilité de télétravailler sont des facteurs décisifs qui expliquent qu’une personne est satisfaite au travail.

Selon l’étude d’Harmonie Mutuelle, les principaux critères des postulants en Occitanie à une offre d’emploi sont :

  • 50 % l’ambiance de travail, le côté humain de l’entreprise 

  • 48 % la rémunération 

  • 36 % l’autonomie dans l’emploi 

  • 33 % la souplesse des horaires 

  • 26 % la proximité du domicile 

  • 26 % la reconnaissance humaine 

  • 25 % la perspective d’évolution 

  • 20 % les congés, RTT 

  • 19 % le niveau de protection sociale.

Cécile Chaigneau

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