dimanche, septembre 24

« L’urgence est d’écrire le récit de la croissance durable » (Antoine Buéno)

Votre ouvrage s’intitule L’effondrement (du monde) n’aura (probablement) pas lieu. Pourquoi avez-vous choisi ce mot « probablement » ?

Antoine Buéno La question est pertinente et l’idée d’utiliser le mot « probablement » au lieu de « sans doute », ou de « peut-être » a été présente tout au long de mon travail de prospectiviste sur ce livre. En mettant les mains dans le cambouis, il apparaît que sur cette question de l’effondrement, il convient de sortir du manichéisme. Il s’agit de relativiser le catastrophisme sans minimiser la crise environnementale. Ce mot « probablement » vient illustrer une recherche sur le long cours dans toutes les implications induites par le débat stérile entre, d’un côté, les transhumanistes et les libéraux qui sont dans le déni et, de l’autre, les collapsologues et les survivalistes qui considèrent cet effondrement comme certain et inéluctable. L’argumentaire des collapsologues est flou. Ils parlent d’un effondrement sans le définir, ni entrer dans sa mécanique. Plus étonnant encore, ils mélangent trois scénarios possibles, celui de l’arrêt cardiaque de l’économie mondiale du fait de sa complexité, celui de la panne sèche où le monde s’arrête faute de ressources, et celui de la cocotte-minute dans lequel notre civilisation est détruite par la pollution. Ces trois scénarios n’ont ni les mêmes causes, ni les mêmes temporalités, or les collapsologues les confondent allègrement. En résumé, si cet effondrement est possible, il n’est en aucun cas inéluctable. Il est encore possible de l’éviter. Dans ce livre, je tente de détourner l’expression célèbre « le diable se cache dans les détails » pour montrer que, au contraire, « l’espoir se cache dans les détails ».

« L’espoir se cache dans les détails », dites-vous. Comment expliquer qu’aucun discours autour d’un « ecological way of life » n’émerge réellement ?

A.B. Il est plus simple de prédire l’effondrement ou de militer pour la décroissance qui sont deux façons de s’inscrire dans un militantisme contempteur du capitalisme. Établir ce discours de la croissance durable est une tâche très complexe. Passer à un modèle durable, dans une transition pensée et réfléchie, est une forme d’Everest puisqu’il est nécessaire de repenser intégralement notre être au monde. Pour y parvenir, il faut d’abord une prise de conscience. Dans celle-ci, il y a trois niveaux. Le niveau 1 qui consiste à savoir qu’une météorite est en train de s’approcher dangereusement de la Terre. Le niveau 2 est celui de la mise en mouvement de la transition. À technologie constante, quatre-vingts des cent solutions du rapport Drawdown (Solutions climatiques pour une nouvelle décennie, paru en 2020, NDLR) peuvent être mises en place. Pourquoi cela reste-t-il en suspens ? Peut-être parce que nous n’avons pas encore atteint le niveau 3, qui est celui de la prise de conscience et de compréhension.

Quel est ce « niveau 3 » de la compréhension ?

A.B. Ce niveau 3 consiste à prendre la mesure de l’impact que la transition écologique et le passage à un mode de production zéro carbone vont engendrer sur tous les pans de nos vies et de notre façon d’habiter le monde. Pour réussir la transition vers une croissance durable, il nous faudra d’abord changer profondément la façon de gouverner les États. Nous devons inventer un mode de gouvernance qui se rapprocherait dans son esprit des premiers temps du keynésianisme avec, par exemple, une administration des prix des énergies fossiles. Le pétrole, c’est le Graal. Il n’y a rien de plus pratique et en plus il s’achète à bas prix. Tant que nous n’administrerons pas son prix, aucune transition n’est réellement possible. Ensuite, dans cette gouvernance nouvelle, il convient absolument de penser la transition globalement en alliant la réflexion économique et la réflexion sociale, sous peine de créer d’autres mouvements, type Bonnets rouges ou Gilets jaunes.

Vous parlez des changements pour les États. Quid des entreprises ?

A.B. Elles vont devoir, elles aussi, opérer une révolution copernicienne. Celle-ci peut se résumer de la façon suivante : passer d’une économie tournée vers le produit à une économie tournée vers l’usage. Ainsi, par exemple, une entreprise comme Michelin qui jusqu’ici vendait des pneus devra désormais louer des kilomètres à ses clients. Cela renverse totalement la logique qui est de voir son client le plus souvent possible pour le faire acheter un nouveau produit. Désormais, dans l’économie de l’accès et de l’usage, il faudra le voir le moins souvent possible. Ce modèle conserve la matrice capitaliste, mais les business s’adaptent. Pour les entreprises, l’autre enjeu de transformation est de réserver tout ou partie des bénéfices à des actions environnementales comme le fait Patagonia, par exemple. De plus, les gouvernements et les fonds d’investissement seront de plus en plus regardants quant aux actions des entreprises sur ces problématiques.

La troisième strate, logiquement, est celle des citoyens…

A.B. Oui. Et nous allons vivre complètement différemment. Nous allons devoir repenser toutes nos actions individuelles de loisir ou de travail à l’aune de leur impact écologique.

Tout cela est passionnant, mais l’éco-anxiété est là et tout semble indiquer que nous avons peur de l’effondrement dont vous soulignez qu’il n’aura « probablement » pas lieu…

A.B. Cela n’est pas paradoxal. Face à une situation de stress, plusieurs réactions sont possibles. Soit la fuite ou le déni, soit la soumission qui consiste à accepter en se disant que l’on ne peut rien y faire. Soit, enfin, le combat et la mise en mouvement. L’éco-anxiété se situe quelque part entre la fuite et la soumission. Or, ce qui nous stresse réellement est l’inaction. Aussi, cela sera à la source de la mise en mouvement et donc pourra contribuer à dessiner le modèle de croissance durable.

Dans le livre vous semblez mettre sur le même plan la collapsologie et la décroissance, pourquoi ?

A.B. Je ne les mets pas exactement sur le même plan. La collapsologie est une matrice intellectuelle idéologique dont la décroissance est l’une des manifestations, mais pas la seule. Le récit de la décroissance est doublement critiquable. D’abord, actuellement personne n’en veut réellement. Comment le mettre en place ? On ne peut pas décroître seul. Un pays qui choisirait la décroissance serait isolé et devrait pratiquer une politique d’autarcie conduisant, inévitablement, à une faillite économique réelle. Mais faisons de la politique-fiction et imaginons que le monde entier décide de décroître. Que se passerait-il ? Il nous faudrait organiser une pénurie des matières premières et d’énergie. Cela aurait inévitablement pour effet d’engendrer une baisse du niveau de vie des populations. Les tenants de la décroissance affirment qu’il serait possible de réduire la taille du gâteau économique tout en maintenant, voire en augmentant le niveau de vie. Cela paraît hautement improbable car seule la production de richesses, même raisonnée, permet la redistribution.

Comment expliquez-vous qu’aucun discours politique ne se soit véritablement emparé de l’idée de croissance durable ?

A.B. Ce qui manque autour de cette idée est un récit global de représentation du monde. Les collapsos ont ce récit qui explique tout l’effondrement dans chaque strate de la société, les décroissants aussi possèdent une narration qui reprend beaucoup du communisme, mais pas seulement. Les tenants de la croissance durable n’ont pas encore su élaborer leur propre schéma de narration global du monde qui est de fait un projet de société. Or, ce récit de croissance durable est révolutionnaire, lui aussi. Car penser ce modèle, cela signifie s’extraire de l’idée selon laquelle le « business as usual » prévaut sur toute autre considération. Cela est un mouvement nouveau dans l’histoire économique et dans l’histoire humaine. Comment construire notre futur sans penser seulement à sa rentabilité économique ?

« Pour ce qui est de l’avenir, il ne s’agit pas de le prévoir mais de le rendre possible » disait Antoine de Saint-Exupéry… Nous en sommes là ? C’est cela l’affrontement qui se joue entre l’effondrement et la croissance durable ?

A.B. Oui, totalement. Nous sommes « contraints » de rester vivre sur Terre, il ne s’agit pas d’aller vivre sur Mars. En revanche, il est possible de réfléchir à la façon d’exploiter les matières premières spatiales. L’effondrement a été pointé dès 1972 dans le rapport Meadows. Depuis, nous avons toujours fait en sorte de rendre l’avenir possible. Les collapsos et les décroissants entremêlent idéologie et faits scientifiques, c’est cela qui rend l’analyse complexe et ralentit l’émergence du récit de croissance durable. Cependant, s’il convient de se poser cette question de l’effondrement afin d’en prendre la mesure, il est surtout urgent de comprendre que la croissance durable est possible et pour peu que l’on s’en donne les moyens, tout à fait probable. Le scénario que j’élabore autour de cette croissance durable est celui d’un monde où la croissance sera là, mais sera faible. Où les crises seront plus fréquentes et où durant toute une période, la vie sera plus difficile. Si l’on devait faire une analogie, nous pourrions dire que nous serions dans une situation, non pas à la Icare qui se brûle et disparaît pour s’être trop approché du soleil, ni dans une situation à la Prométhée qui est celle de la maîtrise totale de tout, mais dans une situation à la Janus. C’est-à-dire un moment de transition ou de passage difficile d’un état à un autre, avec des contrastes abyssaux. D’un monde à l’autre en quelque sorte. Nous allons entrer dans un système énergétique bas carbone, où la croissance existera mais sera plus faible et où il nous appartiendra de trouver de nouvelles sources d’énergie. L’un de nos défis consiste, dans les soixante prochaines années, à développer à l’échelle industrielle les technologies de capture du CO2 dans l’air. Un autre vise à comprendre et à favoriser l’émergence de la fusion nucléaire qui modifiera en profondeur l’équation énergétique dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, en étant drogués au pétrole.

Il convient donc d’être optimiste ?

A.B. Le pessimisme de la raison, et l’optimisme de la volonté. Il convient surtout d’agir. D’explorer les voies de construction et d’élaboration du seul scénario qui préserve notre idéal démocratique de progrès, c’est-à-dire ce scénario de croissance durable dans lequel l’intelligence collective, la recherche et l’idée que nous tendrons vers le mieux, malgré les montagnes russes inévitables que nous vivrons, sont au cœur du projet. Alors qu’au départ de mon enquête je pensais l’effondrement inéluctable, je le considère aujourd’hui comme évitable et j’envisage même un avenir escarpé mais possible. Est-ce cela l’optimisme ? Je ne sais pas. En revanche, cette affirmation n’est pas une croyance, mais la résultante d’une longue enquête.

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