vendredi, juillet 19

Rachat de Microtecnica : « L’Allemagne et l’Italie nous font un procès d’intention » (Olivier Andriès, Safran)

Délit de sale gueule… Safran a fait l’objet d’un délit de sale gueule en Italie, avec la complicité active de l’Allemagne. Une décision à la fois incroyable et aberrante à l’issue d’une enquête à charge de Rome et de Berlin contre le groupe français. Dans un décret daté du 16 novembre, que La Tribune s’est procurée, l’Italie s’est opposée sans aucune concertation au préalable à la vente de Microtecnica à Safran. Pour Rome, cette opération constitue « une menace exceptionnelle pour les intérêts essentiels de la défense et de la sécurité nationales ». Rien que ça… En outre, l’Allemagne considère Microtecnica, comme présentant « un intérêt stratégique en tant que fournisseur de pièces de rechange et de services pour les programmes Eurofighter et Tornado, principaux avions de combat utilisés par l’armée de l’air allemande ».

« Cette décision fait suite à une concertation très forte entre l’Allemagne et l’Italie. Ce blocage provient à la fois des deux pays même si c’est Rome qui a exercé son opposition, Microtecnica étant une société italienne. C’est une opération concertée entre Berlin et Rome », constate le directeur général de Safran, Olivier Andriès, dans un entretien accordé à La Tribune. « Il n’y a eu avec Safran aucun dialogue préalable. Cela nous aurait permis soit de rassurer les préoccupations de l’Italie et de l’Allemagne, soit de proposer des mesures visant à les rassurer. Mais il n’y a pas eu ce dialogue préalable et le décret est tombé comme un couperet ».

Via sa filiale américaine Safran USA, l’équipementier français souhaite racheter des activités d’actionnement et de commandes de vol du groupe américain Collins Aerospace, dont certains actifs sont basés chez Microtecnica en Italie, qui représente environ 15% du périmètre de cette acquisition. Une opération qui avait été annoncée par Safran en juillet dernier. Pourtant, observe le directeur général de Safran, les actifs de Microtecnica ne sont pas les actifs les plus stratégiques de notre opération auprès de Collins Aerospace. « Il n’y a pas de technologies critiques particulières en Italie », précise Olivier Andriès.

Sur l’opération globale en elle-même, Safran est « en train d’évaluer nos options ». « Nous restons attachés à cette opération mais nous regardons quelles sont nos options. Nous discutons évidemment avec le vendeur », résume le patron de Safran.

Un procès d’intention

Publié vendredi, ce décret a surpris très désagréablement Olivier Andriès qui n’est pas content. Mais vraiment pas. « L’Allemagne et l’Italie nous font un procès d’intention », affirme-t-il. Pourtant partenaires dans de multiples coopérations avec des industriels français, y compris avec Safran, ces deux pays ont conclu à l’issue d’une enquête que le groupe français en mettant la main sur Microtecnica pourrait interrompre la livraison de pièces de rechange et de services dans le cadre de plusieurs programmes militaires comme les avions de combat Eurofigther et Tornado, l’avion de transport C-27J, l’avion d’entrainement M-346, ou encore certains hélicoptères de Leonardo, dont l’EH101, selon le décret italien.

Le plan industriel et les objectifs stratégiques à long terme de Safran, ainsi que les assurances fournies sur Microtecnica, « ne permettent pas d’exclure de manière concluante que Safran ne puisse pas accorder la priorité nécessaire aux lignes de production industrielle d’intérêt pour la défense nationale », souligne l’Italie dans les attendus du décret.

Très clairement, l’Italie et l’Allemagne reprochent expressément à Safran de faire partie du programme français Rafale qui est l’un des principaux concurrents de l’Eurofighter à l’exportation… alors que Collins Aerospace, actuel propriétaire de Microtecnica, est l’un des partenaires majeurs du programme F-35, le principal concurrent de l’avion réalisé en coopération européenne (Grande-Bretagne, Allemagne, Italie et Espagne). « Que Collins Aerospace soit l’actionnaire américain de Microtecnica ne gêne aucunement ni l’Italie, ni l’Allemagne mais que Safran, un groupe français et européen, prenne le contrôle de ces activités, les gêne et  représente une menace exceptionnelle », s’étonne Olivier Andriès. Deux poids, deux mesures pour Rome et Berlin ? Mais l’Italie et l’Allemagne ne sont pas à un paradoxe près…

Car cette décision prise en commun entre l’Italie et l’Allemagne est d’autant plus déconcertante que Safran est déjà un fournisseur critique de plusieurs programmes cités par le décret italien, dont l’Eurofighter. Via une de ses filiales en Grande-Bretagne, Safran fournit notamment les trains d’atterrissage des Eurofighter et des Tornado. Et jusqu’ici la question de la fourniture d’équipements critiques pour ces deux avions de combat par Safran ne s’était pas posée… Sur le M-346, l’équipementier français fournit à partir de la France les APU (moteurs auxiliaires de puissance) tandis qu’il livre des moteurs pour les hélicoptères de Leonardo, qui au cours de l’enquête, a affirmé « le caractère essentiel et irremplaçable de Microtecnica Srl pour le système de chaîne d’approvisionnement lié aux différents systèmes utilisés par les Forces armées ».

« C’est un très mauvais signal qui est envoyé par l’Allemagne et l’Italie sur l’avenir de la coopération européenne dans le domaine de la défense », martèle en conclusion Olivier Andriès. Cela ressemble plus à un règlement de comptes entre faux amis…

Michel Cabirol

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