samedi, avril 13

France : pourquoi l’effort de guerre pour l’Ukraine se fracasse devant les réalités économiques

« L’économie de guerre aujourd’hui ? Maintenant, il faut passer de la parole aux actes. En tout cas, nous, on ne la voit pas en France », résume cruellement pour La Tribune un patron du secteur de la défense, dont la société est pourtant très concernée. En pleine croissance, son entreprise est boostée… par les commandes à l’export de pays proches de la Russie. « Les efforts (en matière d’économie de guerre, ndlr) qui devraient être faits ne le sont pas, ou en tout cas pas avec les résultats escomptés », a asséné mi-janvier le président de la Commission des Affaires étrangères et de la défense du Sénat, Cédric Perrin, qui s’oppose au ministre des Armées, Sébastien Lecornu sur ce dossier.

Face à l’effort de guerre russe impressionnant, Emmanuel Macron semble être un peu moins enthousiaste que quand il a lancé le fameux concept de l’économie de guerre en juin 2022 à la surprise générale« Nous entrons dans une économie de guerre, ce qui est un changement pour beaucoup d’entre nous, soyons lucides, qui va nous obliger à investir davantage pour les États », avait expliqué Emmanuel Macron en juin 2022 lors de l’inauguration du salon d’Eurosatory. La guerre en Ukraine dure depuis deux ans et est partie pour durer à moins d’un effondrement spectaculaire de Kiev. « Soyons clairs, même si nous produisons beaucoup plus rapidement, si nous comparons nos efforts de guerre à ceux de la Russie aujourd’hui, ce n’est pas la même échelle. Ils ont réussi à complètement adapter leur système à une économie de guerre », a-t-il expliqué fin janvier lors de sa visite d’État en Suède.

Un effort qui se fracasse sur le mur des réalités

Alors pourquoi les effets de l’économie de guerre mise en place par la France pour aider les Ukrainiens, qui font preuve d’une résilience incroyable face à l’effort de guerre impressionnant de la Russie, sont-ils aussi limités ? Première vérité très simple : sans commande supplémentaire et sans vision sur le long terme, les industriels, qui ont des comptes à rendre à leurs actionnaires, n’ont aucun intérêt à lancer des investissements coûteux pour redimensionner à la hausse leur outil de production et accélérer les cadences. « Les industriels nous disent qu’ils attendent toujours les commandes », a d’ailleurs confirmé mi-janvier le président de la Commission des Affaires étrangères et de la défense du Sénat, Cédric Perrin. Un argument réfuté début novembre au Sénat par le Délégué général pour l’armement (DGA) Emmanuel Chiva : « L’argument selon lequel les commandes ne suivent pas est erroné. Nous avons entamé, au niveau ministériel, un dialogue avec chaque industriel de défense et je pense très honnêtement que ce discours commence à changer ». Cela ne semble pas encore gagné…

« Il faut absolument entrer en économie de guerre. Car nous n’y sommes pas. Au-delà des mots, l’économie de guerre ne sera une réalité que si le ministère des armées passe des commandes aux industriels », a soutenu pour sa part le sénateur de l’Allier, Claude Malhuret, président du groupe Les Indépendants lors d’une intervention au Sénat mi-janvier.

Surtout l’effort de guerre en faveur de l’Ukraine se fracasse notamment sur le mur de la situation économique désastreuse de la France. La révision à la baisse de la croissance en France à hauteur de 1% a d’ailleurs contraint le ministre de l’Économie Bruno Le Maire à lancer lundi un plan d’économies de 10 milliards d’euros. Cet effort de guerre ne pourra pas être massif, mais limité. Et en dépit des efforts budgétaires votés lors de la loi de programmation militaire (LPM) couvrant la période 2024-2030 (413 milliards d’euros sur sept ans) pour réarmer la France, le compte n’y est pas. Le format des armées (effectifs et équipements) n’a pas évolué, ou à la marge. Il reste celui du monde d’avant (225 Rafale, 15 frégates de premier rang, 200 Leclerc, 67 Tigre…).

Ce format encore échantillonnaire est celui d’avant la guerre en Ukraine. Et pourtant, a rappelé en janvier Emmanuel Macron à Cherbourg, « le budget de nos armées aura été multiplié par deux en deux quinquennats ». Effectivement, de 32,3 milliards d’euros en 2017, le budget des armées culminera en principe à 67,4 milliards (47,2 milliards en 2024). La France peut-elle faire mieux dans le contexte économique et social actuel pour son armée et pour l’Ukraine ? Très difficilement, sauf à provoquer une révolte…

Une guerre de haute intensité très consommatrice

La France doit faire face à une deuxième vérité implacable : « Les 20.000 obus de 155 mm fabriqués annuellement par Nexter correspondent à quatre jours de consommation pour les Ukrainiens (deux pour les Russes) », a précisé Cédric Perrin. Beaucoup trop peu pour soutenir l’effort de guerre de l’Ukraine. Les forces armées ukrainiennes consomment 5.000 obus environ par jour alors que les industriels russes produisent de l’ordre de 1 million à 1,2 million d’obus par an.

Les dirigeants occidentaux sont conscients de l’effort de guerre russe, qui se joue des sanctions occidentales. Ainsi, Emmanuel Macron a constaté fin janvier en Suède que les Russes « ont réussi à complètement adapter leur système à une économie de guerre. Et donc, nous devons agir et réagir bien plus fortement pour montrer que nous sommes aux côtés des Ukrainiens. Dans le même temps, d’abord, évidemment, nous devons renforcer la production, nous devons être prêts à prendre des décisions au niveau national et européen, et nous devons également nous assurer de ne pas être dépendants de changements potentiels aux États-Unis ». Un programme ambitieux qui ne tient pas compte des réalités…

Deux ans après le début de la guerre, l’armée ukrainienne semble aujourd’hui épuisée. En manque de munitions et d’armes, elle fait face actuellement à une situation « extrêmement difficile » de l’aveu même du président ukrainien Volodymyr Zelensky, alors que le pays s’apprête à commémorer samedi le lancement, il y a deux ans, de l’assaut russe contre l’Ukraine. L’Union européenne avait promis de fournir à l’Ukraine un million d’obus au cours de l’année écoulée. Les États membres ne devraient toutefois atteindre qu’un peu plus de la moitié de cet objectif d’ici la date butoir fixée par eux le mois prochain. « Un allié exemplaire est un allié en capacité d’aider ses partenaires », a pourtant rappelé Cédric Perrin.

« Disons clairement les choses : si nous ne parvenons pas à fournir à l’Ukraine les munitions dont elle a besoin pour se défendre, elle perdra la guerre. Nous ne sommes pas au rendez-vous de l’Histoire et à la hauteur de nos promesses. L’économie de guerre renvoie, non à des mots couchés sur le papier, mais à une capacité de produire davantage », a martelé le président de la Commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat.

S’il y a bien eu une prise de conscience, la réalité d’une guerre de haute intensité en Europe, n’a fait bouger les lignes qu’à la marge. En France comme ailleurs. « Notre président parle d’économie de guerre, mais aucun pays d’Europe n’est capable, deux ans après le 24 février 2022, de livrer à l’Ukraine ne serait-ce que les munitions promises », a noté fin janvier Claude Malhuret. Pourquoi ? Parce que le dimensionnement de l’outil industriel de défense français (et européen) a été pensé depuis plus de trente ans pour une Europe en temps de paix. Certains pays européens ont ni plus ni moins délégué leur protection à l’OTAN et aux Etats-Unis en investissant le minimum dans leur outil de défense. En France, les gouvernements de gauche comme de droite n’ont cessé de désinvestir dans l’outil de défense depuis la fin de la guerre froide pour profiter des fameux dividendes de la paix. Résultat, comme l’a rappelé Cédric Perrin, « nous souffrons de 40 ans de désindustrialisation et d’incapacité à reconstituer le socle minimal pour produire à nouveau ».

Une aide française limitée mais précieuse

L’économie de guerre reste limitée aux domaines évoqués à Cherbourg par Emmanuel Macron (artillerie, défense sol-air, frappes à distance, munitions). Les groupes concernés ainsi que leurs sous-traitants, essentiellement Nexter (Caesar, obus de 155 mm), MBDA (missiles) et, à un degré moindre, Thales (radars GM200 et GM400), ont accéléré leurs cadences de production. Une aide précieuse pour l’armée ukrainienne mais trop limitée. Sébastien Lecornu s’est d’ailleurs félicité début février au Sénat d’un « certain nombre de résultats d’ores et déjà visibles : l’entreprise Thales, par exemple, produit un radar en six mois contre 24 mois auparavant ; MBDA produit les missiles Mistral, pour la défense sol-air, en 15 mois et non plus 24 ; les résultats autour du canon Caesar de Nexter sont à saluer, avec un délai de production divisé par deux, soit 15 mois au lieu de 30 ». Selon Emmanuel Chiva, la cadence de production des Mistral va passer de 20 à 40 missiles par mois en 2025. Soit un doublement. De même, la cadence de production des Caesar va doubler, passant de 4 à 8 par mois en 2024.

Cette accélération des cadences « profite très directement à l’Ukraine », a précisé le ministre des Armées, qui a fait état de difficultés pour la production d’Aster 15 et 30, qui « sont indispensables à l’Ukraine pour protéger son ciel ». Depuis le début de la guerre, la France a apporté son soutien à l’Ukraine en cédant dans un premier temps à partir des stocks des armées des capacités complètes (matériels avec munitions, formation, maintenance des équipements…). Des stocks que le ministère devra recompléter. Pour autant, là aussi, l’économie de guerre affronte de dures réalités. Selon les sénateurs Olivier Cigolotti et Michelle Gréaume dans un rapport pour avis sur le budget des armées 2024, « la remontée des stocks dans le cadre de la préparation à l’économie de guerre n’est malheureusement pas financée par la LPM. La maintenance terrestre sera donc contrainte de faire des économies pour constituer un stock répondant aux besoins de l’hypothèse d’engagement majeur ».

Dans un pays qui « n’est pas en guerre ni contre la Russie, ni contre le peuple russe », comme l’a rappelé Emmanuel Macron, l’économie de guerre, pourtant très bien encadrée par des textes de loi, a dû mal à s’imposer au-delà de certains matériels cédés ou vendus à l’Ukraine. Elle a pour principal mérite de révéler les vulnérabilités de l’outil de défense français (opérationnel et industriel). Mais comme l’explique à La Tribune cet industriel de la défense, « l’économie de guerre, on la sent, on la voit mais elle n’est pas complètement là encore ». Ce qui a fait dire à Cédric Perrin en novembre dernier au Sénat, l’expression d’économie de guerre « apparaît quelque peu galvaudée et la situation actuelle fait penser à un théâtre d’ombres ».

Michel Cabirol

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