jeudi, mai 23

Réforme des retraites : veillée d’armes pour les députés et les syndicats

Élisabeth Borne aura forte à faire la semaine prochaine. La mobilisation du 31 janvier est soutenue par les huit principaux syndicats français du public et du privé contre le projet du gouvernement. Les députés doivent s’emparer lundi en commission du texte contesté.

Le projet prévoit un recul de l’âge légal de départ en retraite de 62 à 64 ans, une accélération de l’allongement de la durée de cotisation ainsi que la suppression progressive de la plupart des régimes spéciaux encore existants, dont ceux de la RATP et des industries électriques et gazières.

Parmi les pistes de négociation évoquées pour tenter de trouver une issue au conflit figurent l’emploi des seniors, une meilleure prise en compte des carrières féminines hachées, de ceux ayant commencé à travailler à 20 ans ou de la pénibilité de certains métiers.

Les points chauds de la bataille à l’Assemblée

Carrières longues, femmes, emploi des seniors: les mêmes cibles sont dans le viseur des députés LR et d’une partie du camp présidentiel pour retoucher la réforme des retraites, tandis que gauche et RN vont pilonner les mesures d’âge.

Près de 7.000 amendements ont été déposés avant le début lundi de l’examen du texte en commission des Affaires sociales, prélude à la véritable épreuve du feu de l’hémicycle, à partir du 6 février. L’exécutif, décidé à ne pas céder sur le recul de l’âge légal de départ à 64 ans, n’a pas fermé la porte à des enrichissements. « À condition qu’ils ne coûtent pas très cher », nuance un cadre de la majorité.

  • Haro sur les 64 ans

Les groupes de la Nupes (LFI, PS, PCF, EELV) affirment avoir écarté une stratégie d’obstruction massive, mais ils ont tout de même déposé près de 6.000 amendements. Ils y déclinent une panoplie de contre-propositions (retraite à 60 ans, rétablissement de l’ISF, taxation des dividendes) et y bombardent surtout la nouvelle borne des 64 ans.

Le petit groupe indépendant Liot fait également de cette mesure le motif principal de son opposition à la réforme et propose à la place des mesures incitatives via des surcotes. Côté RN, le recul à 64 ans sera aussi une cible privilégiée.

Si de rares députés du camp présidentiel (Renaissance, Modem, Horizons) contestent aussi cette mesure phare, le groupe Modem cible une autre borne d’âge: il demande de ramener à 65 ans l’âge d’annulation des décotes (minorations de pension) pour certaines carrières hachées dues à une maladie, une maternité ou encore un licenciement. Cet « âge du taux plein » est aujourd’hui fixé à 67 ans et n’est pas modifié par la réforme.

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  • Carrières (trop) longues

C’est l’un des points de cristallisation: dans certains cas, des salariés ayant commencé à travailler tôt devront cotiser 44 ans pour une retraite pleine, et non 43 ans comme dans le cas commun d’ici 2027. Le groupe LR, sur lequel le gouvernement espère pouvoir compter pour voter la réforme, a fait de la correction de cette “injustice” l’une de ses principales demandes.

  • Le cas des femmes

Autre sujet majeur de contestation: le fait que les femmes, plus exposées à des parcours hachés, seront amenées à allonger davantage leur carrière en moyenne que les hommes avec le recul de l’âge légal. Des demandes vont affluer de nombreux bancs, y compris de la majorité, pour corriger le tir.

Les députés LR proposent par exemple une annulation de décote à 66 ans, au lieu de 67 ans, à partir de deux enfants. Les députés Modem suggèrent eux d’abaisser de deux trimestres par enfant l’âge légal de départ. Et d’intégrer un trimestre supplémentaire par enfant pour le calcul de la surcote, dans la limite de 4 trimestres.

Autres alliés des macronistes, malgré une poignée d’hésitants, les députés Horizons proposent une surcote des pensions des femmes pour qui le recul de l’âge légal réduirait l’avantage des trimestres attribués pour des naissances.

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  • Emploi des seniors

Les mesures prévues pour améliorer le taux d’emploi des seniors laissent beaucoup de députés sur leur faim, y compris dans le camp présidentiel.

La réforme prévoit la mise en place d’un index mesurant l’emploi des seniors dans les grandes entreprises, assorti d’une sanction financière, mais seulement en cas de non-publication.

Certains députés Renaissance demandent “un mécanisme contraignant” avec des objectifs, auquel le gouvernement n’a pas fermé la porte. Le Modem plaide pour une modulation de certaines cotisations patronales en fonction des taux d’emploi des plus de 55 ans.

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  • Clause de « revoyure »

Les députés Modem et LR insistent aussi pour insérer une clause de « revoyure », pour faire un bilan d’étape fin 2027 des effets de la réforme, et si besoin revoir et corriger.

LR aimerait aussi décaler à début 2024 le début du décalage progressif de l’âge légal de départ.

Ne pas tenir compte du 31 janvier « serait une faute », prévient Berger

Négliger les « mobilisations d’ampleur » contre la réforme des retraites « serait une faute » pour le gouvernement comme pour le Parlement, met en garde le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, samedi dans un entretien au Monde.

« La population est très défavorable au projet, et cet avis tend à prendre de l’ampleur », affirme le leader du premier syndicat français, à trois jours d’une nouvelle journée de manifestations partout en France contre la réforme des retraites et le report de l’âge légal à 64 ans.

Après les « mobilisations d’ampleur » du 19 janvier (1,12 million de participants selon la police, plus de 2 millions d’après les organisateurs), avec notamment « des gros cortèges dans des villes moyennes », le patron de la CFDT souligne que “l’opinion constitue un élément du rapport de force”. « Il faut que le gouvernement l’écoute, que le Parlement se préoccupe de ce qui se passe partout », ajoute-t-il, alors que le projet de loi sera examiné à l’Assemblée à partir de lundi.

Ne pas tenir compte de ce contexte « serait une faute », prévient Laurent Berger, inquiet des conséquences « si le texte passait tel quel, sans aucune inflexion », au risque de générer du « ressentiment » et de favoriser l’extrême droite. « On n’a pas besoin de chaos démocratique », insiste-t-il.

Soucieux de « garder l’opinion » de son côté, il n’appuie pas la stratégie de blocage préconisée par d’autres organisations, jugeant que « le niveau d’efficacité syndicale ne se mesure pas au niveau d’emmerdements concrets pour les citoyens ». Pas non plus favorable à une multiplication des journées d’action, car de nombreux travailleurs ne peuvent pas tenir sur un rythme aussi intense, il estime qu’il « faut encore une ou deux démonstrations de force » pour que l’exécutif « prenne conscience du puissant rejet que son texte suscite ».

La patronne de Veolia insiste sur « l’enjeu » lié à la pénibilité

La directrice générale de Veolia, groupe spécialisé dans le traitement des déchets et de l’eau, a insisté samedi sur “l’enjeu” que représente la prise en compte de la pénibilité du travail, sous-entendant qu’il y avait un effort à faire de ce côté-là. Elle s’exprimait trois jours avant une mobilisation intersyndicale contre le projet de réforme des retraites du gouvernement.

« Un employé qui descend dans les égouts pour les nettoyer avec un masque respirateur n’est pas considéré aujourd’hui comme un métier pénible », s’est étonnée Estelle Brachlianoff, directrice générale de Veolia au micro de France Inter dans l’émission « On n’arrête pas l’éco ». Chez Veolia, « on voit bien que c’est plutôt ça l’enjeu, plutôt que de garder les seniors », a ajouté Mme Brachlianoff, interrogée sur le projet contesté de réforme des retraites.

Dans son groupe, qui emploie 55.000 salariés en France, “on n’est pas vieux quand on a 55 ou 60 ans”, a-t-elle dit. “Chez Veolia, on garde les seniors”.

« Ça se voit dans notre pyramide des âges. Mais nous avons beaucoup de cols bleus et la problématique principale, c’est la pénibilité », a-t-elle estimé.

Mme Brachlianoff a par ailleurs insisté sur le besoin « d’accélérer » et de « simplifier » les procédures administratives pour la mise en oeuvre de projets de réutilisation des eaux usées, notamment pour l’agriculture, afin d’économiser la ressource en eau et de faire face à de nouveaux étés caniculaires comme celui de 2022.

« Ce que je souhaiterais, c’est un guichet unique, pour avoir les mêmes vérifications, les mêmes autorisations, mais un point d’entrée unique pour simplifier, aller plus vite et pouvoir déployer » des solutions « partout sur le territoire », a-t-elle expliqué.

(avec agences)

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