samedi, avril 13

« Si on veut des agriculteurs en France, il est inacceptable de payer le lait au prix actuel » (Michel Biero, Lidl)

LA TRIBUNE- Vous êtes l’un des rares acteurs favorables aux « prix planchers » évoqués par Emmanuel Macron parmi les solutions possibles pour résoudre la crise agricole. Il se murmure même que vous avez soufflé cette idée au Premier ministre. Qu’imaginez-vous ?

MICHEL BIERO- Je n’ai jamais parlé de « prix planchers », qui peuvent effectivement devenir des prix plafonds, mais de « prix minimums garantis ». Lidl en a eu l’idée dès 2018, lorsque nous avons proposé trois amendements à la loi Egalim I (non retenus, ndlr) : l’instauration de prix minimums garantis, mais aussi de prix minimums de vente pour les distributeurs et d’une interdiction de promotions pour les produits issus de l’élevage. Ces « prix minimum garantis » seraient des prix de référence basés sur les indicateurs des coûts moyens de production que les premiers acheteurs de la matière première agricole seraient tenus de respecter. En cas d’achat à un prix inférieur, ils devraient prouver à l’Etat que le producteur ne vend pas à perte. J’en ai reparlé ce vendredi avec la ministre chargée de la Consommation, Olivia Grégoire. L’enjeu est maintenant de mieux définir comment on fait pour aller dans une telle direction, si c’est ce choix qui est décidé. Je pose d’ailleurs une question : quelles solutions proposent ceux qui critiquent cette idée ?

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Le président de la République a parlé de prix « opposables » devant les juges. C’est votre idée ?

Moi, je ne veux pas opposer quoi que ce soit. Je ne suis ni avocat, ni politicien, mais j’essaie de soutenir le monde agricole et de proposer des solutions pour sortir de la crise actuelle. Mais les indicateurs moyens des coûts de production, qui existent déjà dans certaines filières, sont construits à partir de bases solides. Pourtant, alors que ces indicateurs déterminent que le lait conventionnel de plaine doit être payé 46 centimes le litre, tout le monde la paye aujourd’hui 41 centimes.

On objecte que cela impliquerait des prix plus élevés pour les consommateurs…

Je ne suis pas du tout d’accord avec cela. Aujourd’hui, une tête de chou-fleur est achetée à 25 centimes à un agriculteur et revendue à 4,09 euros dans certains grands magasins. Il y a de la marge ! Et aujourd’hui, cela ne dérange personne ! Si tout le monde vendait le litre de lait à 1 euro, on n’en vendrait pas moins. On ne s’inquiète pas de vendre plus cher que cela du soda de grande marque… La question est : veut-on continuer d’avoir des agriculteurs en France ? Si oui, c’est inacceptable de payer le lait au prix actuel.

On objecte aussi que cela pourrait nuire à la compétitivité des produits français sur le marché européen.

C’est bien pour cela que le président a parlé d’une loi Egalim européenne. Le problème des justes revenus est d’ailleurs partagé par les agriculteurs des divers Etats membres.

Pendant le Salon, vous avez signé de nombreux contrats tripartites. Vous comptez désormais 5.000 éleveurs engagés dans un contrat tripartite avec Lidl. Êtes-vous favorable à une généralisation de ce modèle dans lequel la rémunération négociée avec les agriculteurs doit être respectée dans les accords entre transformateurs et distributeurs ?

Je serai sans doute favorable à l’inscription dans la loi d’une obligation pour les distributeurs de déterminer les prix d’un certain volume de leur approvisionnement en contractualisation tripartite, que ce soit pour les produits de marque distributeur ou de grande marque nationale

Aujourd’hui, les négociations avec les grandes marques sont régies par la loi de modernisation de l’économie (LME), que vous suggérez de réformer voire d’abroger avant de revoir une nouvelle fois les lois Egalim. Qu’est-ce qui pose problème précisément ?

Selon la loi de modernisation de l’économie, qui régit 70% des produits alimentaires vendus en grande distribution, le point de départ de la négociation est le tarif proposé par les agro-industriels, qui ne sont pas du tout transparents. La négociation porte ensuite sur les services rendus par les distributeurs.

Par définition, en vertu de cette loi, les prix sont construits en marge arrière, sans tenir compte de la rémunération des producteurs. Et aujourd’hui, la LME écrase complètement les lois Egalim, qui essaient d’inverser le mécanisme.

Emmanuel Macron avait aussi suggéré en septembre 223 la conclusion d’un « accord sur la modération des marges » avec les industriels et les distributeurs. L’idée, un temps abandonnée, semble revenir. Qu’en pensez-vous ?

Je serai d’accord, à la condition que tout le monde le respecte. Or, aujourd’hui, le gouvernement refuse même de nommer ceux qui font des marges excessives.

Pour défendre leurs centrales d’achat naissantes, vos concurrents français accusent Lidl de vendre en France des produits achetés ailleurs en Europe. Que répondez-vous ?

Lidl a de vraies centrales d’achat, qui achètent au niveau européen les produits qui sont distribués dans tous ses magasins d’Europe. Cela représente 25% des produits vendus par Lidl France. Nos concurrents français ont à l’étranger, non pas des centrales d’achat, mais des centrales de négociation de services, complètement déconnectées de la question du juste prix payé aux producteurs. A ce niveau-là, on ne sait même pas que l’agriculteur existe.

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