samedi, avril 13

À Marseille, un « marché festif et revendicatif » pour porter la voix de l’agriculture paysanne

Des drapeaux colorés qui flottent au vent. Des pancartes en carton sur lesquelles s’étalent des jeux de mots revendicatifs. Une basse diffusent des airs de rap et de reggae. Des tracs qui passent de main en main…

En ce vendredi matin ensoleillé, une manifestation anime la place de la Préfecture de Région, au centre-ville de Marseille. Un classique en ce lieu qui en a vu d’autres. Mais aux typiques discussions politiques se mêlent aujourd’hui des considérations gourmandes sur le miel d’un apiculteur du Vaucluse ou sur la cameline que transforme une ferme locale.

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Ici, on fait mijoter une soupe aux légumes de saison. Là, on découpe un imposant chou-fleur. « Je peux vous prendre du houmous ? » demande une jeune femme devant un stand qui propose de s’en servir librement.

Venus de tous les départements de la région, ils sont plusieurs maraîchers, apiculteurs, boulangers-paysans ou encore vignerons à avoir pris place le long des étals de ce marché improvisé qui réunit environ 200 personnes.

À la manœuvre : le pôle InPact PACA qui fédère plusieurs défenseurs de l’agriculture paysanne et solidaire : Ardear Provence-Alpes-Côte d’Azur, les Amap de Provence, les Civam (Centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural), la Confédération paysanne, Les Paniers Marseillais, le réseau Bio de Provence-Alpes-Côte d’Azur ainsi que le réseau d’éducation populaire Accueil Paysan.

Une manifestation qui fédère producteurs et consommateurs

Voulu « paysan, festif et revendicatif », ce marché est une réponse aux actions très médiatisées de certains syndicats. Avec un contraste qui se joue d’abord sur la forme.

« Contrairement à certaines actions comme les blocages de routes, l’arrachage d’arbres ou l’explosion qu’a subie la Dreal à Carcassone, nous avons voulu proposer une action festive qui prône la co-construction avec les pouvoirs publics », assure, tout en pointant son visage vers la Préfecture, Maïa Gordon, agricultrice des Hautes-Alpes, présidente du groupement Agribio et membre de Bio Provence.

La manifestation s’adresse aussi aux consommateurs, ou plutôt aux citoyens tant la consommation est ici considérée comme un acte politique. « Ce format permet de mettre en valeur nos produits et de montrer que l’agriculture paysanne peut être réparatrice pour l’environnement ». Une façon de reconnecter les populations urbaines aux producteurs de toute la région.

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Sur le fond, les manifestants revendiquent bien-sûr un revenu décent qui permettrait aux agriculteurs de vivre de leur travail. « 19 % des agriculteurs vivent en dessous du seuil de pauvreté », rappelle Maïa Gordon. Mais ils s’opposent à l’idée qu’il faudrait pour cela assouplir les normes environnementales comme le demandent certains syndicats.

« Il faut défendre l’environnement qui est notre outil de travail à tous », pense Yannick Becker, porte-parole régional de la Confédération Paysanne. « Plutôt que d’assouplir les normes, nous demandons des moyens pour que les agriculteurs puissent se conformer à ces normes. Soit par la vente de leur production, soit au moyen de mesures agro-environnementales et climatiques » ou MAEC, un outil censé accompagner financièrement les démarches agro-écologiques.

manifestation paysanne pancarte

Moins de chimie, plus de protectionnisme

Réduire les intrants chimiques pour préserver la biodiversité, un enjeu auquel sont fortement sensibles les apiculteurs, bien représentés sur le marché. Parmi eux, Philippe Peroni, producteur vauclusien de miels auréolés de l’IGP Miel de Provence et administrateur d’Agribio. « Le modèle agricole fondé sur la chimie nous mène dans le mur. On ne peut pas travailler contre l’environnement. L’apiculture est la première filière à en payer les frais. Il y a des endroits où l’on sait qu’on ne peut plus emmener nos ruches car on y trouve trop de pesticides ». La filière souffre aussi beaucoup de la concurrence exercée par les miels d’import. Selon l’Institut du miel, en 2022, la France a ainsi importé 35.000 tonnes de miel alors qu’elle n’en produisait que 20.000 tonnes. « Et les miels d’import sont sur-représentés dans la grande distribution où s’approvisionnent majoritairement les consommateurs ».

La question du libre-échange – mise en exergue sur de nombreuses pancartes et autocollants – est justement une divergence forte entre les organisateurs de la manifestations et les principaux syndicats agricoles. « Les solutions proposées par la FNSEA et les Jeunes agriculteurs passent par le prisme du libéralisme économique », note Yannick Becker. « Mais quand on met tout le monde en compétition, on arrive au niveau le plus bas. Quand on s’ouvre à la concurrence brésilienne, on s’ouvre à plus de pesticides et des OGM… Les accords de libre-échange visent l’éradication des normes ».

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Les annonces gouvernementales concernant la suspension du plan Ecophyto sont ici perçues comme une « solution court-termiste » aux conséquences potentiellement catastrophiques. « La filière bio et les apiculteurs sont les grands oubliés », regrette le porte-parole régional de la Confédération paysanne. Quant au fonds d’urgence promis à destination de la filière bio – 90 millions d’euros contre 50 millions annoncés précédemment – « il s’agit d’un effet d’annonce », regrette Maïa Gordon. « Les chiffres annoncés semblent importants à première vue. Mais quand on les rapporte au nombre d’exploitations concernées [la France compte 60.000 exploitations bio, NDLR et aux difficultés qu’elles rencontrent, on se rend compte que c’est dérisoire ». Soit environ 1500 euros par exploitation. Et de préciser : « on ne demande pas plus de subventions. Mais on veut des subventions pour accompagner le changement ». Une fois ce changement opéré, l’enjeu est, dit-elle, de pouvoir vivre de ses ventes.

Prix planchers, circuits-courts et restauration collective

Ce qui passe d’abord par une plus grande marge de manœuvre dans la fixation des prix, au moyen notamment de prix planchers. « Il faut que les paysans soient associés à la commercialisation. Travailler avec la grande distribution et les coopératives, pourquoi pas. Mais que celles-ci captent une telle partie de la richesse et s’en servent pour orienter la production vers des pratiques industrielles, c’est non ! », considère Maïa Gordon.

Les participants à la manifestations veulent aussi que davantage de débouchés soient offerts aux producteurs. Le circuit court, tel que défendu par le système des Amaps, fait partie des solutions.

en 2001 à Aubagne pour préserver l’agriculture péri-urbaine face à l’étalement urbain, ce système fédère des consommateurs qui s’engagent à s’approvisionner annuellement auprès d’un réseau défini de producteurs. Et pour Jean-Philippe Klar, coordinateur de l’Amap du Figuier de Baudinard à Aubagne ce système, en plus d’offrir des revenus stables à des producteurs, porte une importante dimension d’éducation populaire. « Quand on s’approvisionne dans une Amap, on voit comment vivent les paysans, quelles sont leurs joies, leurs peines, leurs déboires. On apprend à accepter les aléas de la production. On comprend qu’une agriculture de qualité, respectueuse de l’environnement, a un coût ».

Mais si les consommateurs ont individuellement une responsabilité, les pouvoirs publics constituent aussi des acheteurs significatifs qui, selon les participants à la manifestation, ne jouent pas suffisamment le jeu de l’approvisionnement bio et local. Et en effet, alors que la loi Egalim oblige depuis 2022 la restauration collective à proposer au moins 50 % de produits durables ou sous signes d’origine ou de qualité dont un minimum de 20% de produits bio, le bio n’occupe pour l’heure que 6 % à 7 % des menus.

manifestation paysanne chèvre

Permettre aux acheteurs publics de soutenir l’agriculture bio et locale

Un sujet auquel s’intéresse tout particulièrement Bou’sol, un réseau marseillais de boulangeries solidaires qui tient un stand sur lequel sont exposés ses petits pains dorés. Cette Scic cherche ainsi à structurer une filière de fabrication locale de pain – à partir de céréales bio produites et transformées dans la région – tout en employant des salariés en insertion. « Nous distribuons nos pains auprès de la restauration collective avec l’idée que la commande publique puisse avoir un effet levier sur la structuration des filières, le développement de surfaces agricoles bio et l’insertion », explique Samuel Mougin, co-gérant de ces boulangeries qui fournissent notamment trois quarts des cantines de Marseille ainsi que celles de Fos-sur-mer. « On subventionne l’agriculture alors qu’on devrait plutôt accompagner les acheteurs publics à mettre quelques centimes de plus pour soutenir et structurer les filières locales », pense-t-il. Regrettant que sur le territoire métropolitain, « les appels d’offre comptent encore très peu de critères sociaux et environnementaux ».

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L’échelon local est pourtant le terreau de nombreuses initiatives à même de dessiner des pistes de solutions vers une agriculture plus soutenable tant humainement qu’écologiquement. Mais pour Yannick Becker, « les annonces politiques faites dans le cadre des mouvements d’agriculteurs ne s’appuient pas assez sur le travail mené dans les territoires, notamment sur les Projets alimentaires territoriaux ».

Pour mieux valoriser ces initiatives et rappeler l’intérêt de la loi Egalim, les participants ont prévu une seconde action, une distribution de pains du réseau Bou’sol et de pommes bio dans un restaurant administratif géré par l’État, non loin de la gare Saint-Charles. Une manière de sensibiliser les gérants de restaurants, les convives mais aussi l’État. Duquel Samuel Mougin attend qu’il « montre l’exemple ».

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