samedi, avril 13

Quand les opérateurs télécoms vendent leurs bijoux de famille

Elle était, jusqu’en 1980, la plus haute bâtisse de Londres. Située en plein cœur de la ville, la célèbre BT Tower, avec ses paraboles et antennes pointant dans toutes les directions, a été vendue par l’opérateur historique britannique. Ce « monument londonien », explique BT dans un communiqué publié ce mercredi, est désormais la propriété du groupe new-yorkais MCR Hotel. Celui-ci a signé un gros chèque de 275 millions de livres (321 millions d’euros) pour se l’approprier. Il compte transformer la bâtisse, autrefois chasse gardée des ingénieurs et experts des télécoms, en un « hôtel emblématique ».

Cette opération immobilière illustre, à maints égards, les difficultés de nombreux acteurs des télécoms. A l’instar de BT, bien d’autres opérateurs du Vieux Continent vendent depuis des années leurs bijoux de famille pour améliorer leurs finances dans un contexte économique tendu. Cela fait, ainsi, des années que BT souffre au Royaume-Uni. Au printemps dernier, ce fleuron industriel a annoncé un vaste plan de restructuration, marqué par la suppression de 55.000 emplois d’ici 2030. C’est-à-dire pas moins de 42% de ses effectifs…

Telecom Italia cède son réseau Internet fixe

BT n’est pas le seul acteur à broyer du noir sur le Vieux Continent. En Italie, un autre opérateur historique vit un véritable chemin de croix. Lourdement endetté à hauteur de 26 milliards d’euros et souffrant d’une concurrence féroce, cet autre cador des télécoms européennes est en passe de céder son réseau Internet fixe au fonds américain KKR pour 22 milliards d’euros. Il s’agit du premier opérateur historique, sur le Vieux Continent, à se séparer de cette infrastructure essentielle. Il en conservera certes l’accès pour servir ses abonnés, mais n’aura plus la main sur son développement. L’opération marquera une scission, révolutionnaire pour un opérateur de cette taille, entre ses activités de services et de réseaux.

Autre acteur durement éprouvé par une forte concurrence, l’espagnol Telefonica a, ces dernières années, multiplié les cessions d’actifs pour réduire sa dette. Il a notamment cédé les tours de télécommunications de sa filiale Telxius pour 7,7 milliards d’euros. Présent dans une douzaine de pays, l’opérateur veut se recentrer sur ses principaux marchés, à savoir l’Espagne, l’Allemagne, le Royaume-Uni et le Brésil. Alors que Telefonica s’apprête à affronter un rival aux dents longues depuis que la Commission européenne a autorisé, cette semaine, Orange Espagne et MasMovil à se marier, l’opérateur continue de réduire drastiquement ses coûts, multipliant les coupes d’effectifs. En janvier dernier, le géant espagnol a encore annoncé qu’il comptait se séparer de près de 3.500 salariés en Espagne, soit un cinquième de ses troupes dans le pays.

Vodafone en pleine restructuration

Un autre géant des télécoms se serre la ceinture. Il s’agit du britannique Vodafone. L’opérateur mène aujourd’hui d’importantes restructurations pour améliorer sa santé financière, et souhaite quitter les marchés où il peine à tirer son épingle du jeu. Fin octobre, il a annoncé la vente de son antenne espagnole au fonds Zegona Communications pour 5 milliards d’euros. L’opérateur a également quitté la Hongrie, tout comme Ghana. Il a, en outre, cédé une partie de Vantage Towers sa filiale d’antennes-relais. Vodafone songe, aussi, à quitter l’Italie. Le français Iliad (Free) a d’ailleurs, par deux fois, tenté de racheter sa filiale. Mais Vodafone a récemment retoqué sa dernière offre.

Dans l’Hexagone, Altice, la maison-mère de SFR, envisage pour sa part de vendre différents actifs – dont possiblement une partie du capital de l’opérateur au carré rouge, voire sa filiale XpFibre, qui détient son réseau de fibre – afin d’éponger son énorme dette. L’opérateur a d’ailleurs déjà vendu des data centers pour 530 millions d’euros, et se donner un peu d’air.

A Bruxelles, les grands opérateurs européens agitent, de manière de plus en plus pressante, la menace d’un déclassement. Ils critiquent vivement la Commission européenne, qui favorise une grande concurrence dans tous les pays membres afin de conserver des prix bas pour le consommateur. Le problème, arguent-ils, c’est que cette politique pèse sur leurs marges et leur revenu moyen par abonné, très inférieur, par exemple, à ceux de leurs homologues aux Etats-Unis. Ce qui pèse, désormais, sur leurs capacités à déployer plus massivement la 5G et la fibre.

Nul doute que ces préoccupations feront débat la semaine prochaine, lors du salon du mobile de Barcelone. Outre présenter leurs dernières innovations en matière de connectivité ou de nouveaux usages dopés à l’intelligence artificielle, les opérateurs auront à cœur de réclamer une évolution de la régulation sur le Vieux Continent. Mais si la Commission européenne s’est dite, dans un livre blanc cette semaine, prête à favoriser les mariages transfrontaliers, elle reste attachée à une forte concurrence dans tous les Etats membres afin de protéger, coûte que coûte, les consommateurs en cette période de forte d’inflation.

Pierre Manière

Lien source : Quand les opérateurs télécoms vendent leurs bijoux de famille